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En Inde, des journalistes d'investigation luttent contre la désinformation, bravant abus en ligne et menaces juridiques pouvant aller jusqu'à l'emprisonnement

Par Anuj CHOPRA

Penchés sur leurs ordinateurs portables dans des bureaux étroits, un groupe de journalistes d'investigation numérique indiens luttent contre la désinformation, bravant abus en ligne et menaces juridiques pouvant aller jusqu'à l'emprisonnement. L'Inde possède le plus grand nombre d'organisations d'investigation numérique au monde.

Lancée en 2016, BOOM Live est l'une d'entre elles. Ses efforts peuvent paraître dérisoires face à l'avalanche d'intox qui déferle dans de pays de 1,4 milliard d'habitants, où l'intolérance religieuse et la haine en ligne progressent et où la liberté de la presse recule. "C'est un combat inégal", admet auprès de l'AFP Jency Jacob, rédactrice en chef de BOOM Live, dans son bureau exigu situé dans un complexe industriel désaffecté de Bombay.

"Les journalistes d'investigation numérique seront toujours les perdants qui vont se battre contre cela avec des ressources limitées". La petite équipe, qui compte 15 journalistes à travers le pays, scrute les groupes WhatsApp --une source majeure de désinformation en Inde-- et parcourt internet à la recherche d'histoires à démystifier. Ici, un politicien affirmant que les minorités religieuses sont les plus gros utilisateurs de préservatifs.

Là, des rumeurs selon lesquelles la Banque centrale a égaré des millions de dollars en billets. Là encore, des images prétendant montrer qu'un rassemblement politique a attiré moins de monde qu'il ne le prétendait... Dans ce pays où des centaines de millions de personnes ont un smartphone, le faible coût des données et le manque de culture numérique ont accéléré la prolifération de la désinformation en ligne.

La liberté de la presse est également de plus en plus attaquée par le gouvernement du Premier ministre nationaliste hindou Narendra Modi, selon les associations de défense des droits. La plus grande démocratie du monde a ainsi perdu cette année huit places dans le classement mondial de la liberté de la presse établi par l'organisation Reporters sans frontières, passant au 150e rang sur 180 pays. Les journalistes d'investigation numérique ne font pas exception. Ils disent être de plus en plus victimes d'abus en ligne, en particulier lorsqu'ils s'attaquent à des messages qui cherchent à attiser la haine religieuse.

Un nombre croissant de vérificateurs de faits sont confrontés à "un harcèlement ciblé et à des menaces de procès", explique à l'AFP Enock Nyariki, de l'International Fact-Checking Network (IFCN) de l'Institut Poynter aux Etats-Unis. En juin, Mohammed Zubair, cofondateur de l'organisation d'investigation numérique Alt News et notoire épine dans le pied du gouvernement Modi, a été emprisonné après qu'un utilisateur anonyme sur Twitter l'a accusé d'avoir insulté un dieu hindou dans un tweet vieux de quatre ans.

Visé par plusieurs procédures judiciaires, il a été libéré sous caution quelques semaines plus tard, sous un torrent d'insultes en ligne. Pratik Sinha, l'autre cofondateur d'Alt News, a déclaré que la bataille judiciaire et une série d'accusations de diffamation plombent les finances de son organisation, qui dépend entièrement des dons du public. Selon M. Sinha, les donateurs craignent désormais les représailles, l'entreprise qui gérait les paiements ayant livré ses fichiers à la police après l'arrestation de M. Zubair.

L'Inde compte 17 organisations de fact-checking certifiées par l'IFCN, soit plus que tout autre pays (les Etats-Unis n'en ont que 12). Cela s'avère toutefois insuffisant pour contrer la prolifération virale de la désinformation dans des centaines de langues régionales différentes. Avec des conséquences parfois mortelles: en 2018, plusieurs dizaines de personnes avaient péri lynchées après de fausses rumeurs d'enlèvement d'enfants.

Selon une étude réalisée par Microsoft en 2019, 64% des Indiens ont déjà été exposés aux "fake news", contre 57% en moyenne dans le monde. Comme partout ailleurs, les vérificateurs de faits indiens opèrent dans un écosystème où les mensonges sur internet circulent plus vite que la vérité et où les messages colportant des balivernes ont très souvent plus de poids que les vraies nouvelles. Le "debunkage" récent par BOOM de fausses informations sur un prétendu coup d'Etat en Chine - alimenté par de multiples comptes sur les réseaux sociaux indiens ainsi que par certaines chaînes de télévision grand public - a mis en évidence une réalité inquiétante.

La rumeur infondée a pris tellement d'ampleur que certains sites de commerce en ligne ont commencé à utiliser le hashtag #Chinacoup pour donner plus d'impact à des publicités pour des meubles, des ustensiles de cuisine ou des appareils électroménagers, ce qui n'a fait qu'accélérer la prolifération du bobard.

Les pressions croissantes, et le fait que le travail de fact-checker consiste souvent à examiner des contenus choquants pendant de longues heures, a un "impact psychologique" sur les vérificateurs, admet M. Seshu. "Ce n'est pas facile", soupire-t-il.

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