02/11/2019 16:01

Le mouvement des "gilets jaunes" a créé une onde de choc chez les journalistes et favorisé l'émergence de médias alternatifs

   Par Séverine ROUBY

A la fois révélateur et amplificateur de la profonde crise de confiance envers les médias, le mouvement des "gilets jaunes" a créé une onde de choc chez les journalistes et favorisé l'émergence de médias alternatifs, poussant des rédactions à se remettre en question. Un "mode de manifestation radicalement neuf", "une façon de raconter qui casse l'ensemble des codes auxquels les médias sont habitués", pas de chef désigné et des revendications diffuses, résume la journaliste Anne-Sophie Novel, qui a disséqué le rapport des Français à l'info dans un documentaire et un livre ("Les médias, le monde et moi", Actes Sud).

Avec les "gilets jaunes", "on s'est pris un vrai coup de massue sur la tête", se désole cette journaliste indépendante qui a compilé de nombreux témoignages. Une défiance mesurée statistiquement : la couverture des "gilets jaunes" a fait chuter le niveau de confiance dans les médias en France à 24%, le plus mauvais en Europe, selon le Reuters Institute, tandis que le baromètre annuel de La Croix montre cette année une confiance dans les médias au plus bas depuis 1987.

"Entre le flux continu d'+infox+ et le degré de violence inédit à l'égard des journalistes, la crise a été l'équivalent pour les médias français de ce qu'a été la victoire de Donald Trump pour les médias américains", estime Vincent Giret, patron de Franceinfo. "Jamais de l'histoire de Radio France on avait dû protéger nos journalistes sur le terrain en France", déplore-t-il.

Insultes, menaces, agressions... des journalistes sont pris pour cibles, des centres d'impression bloqués, des kiosques à journaux incendiés, des rassemblements organisés devant le siège de médias. Syndicats et rédactions tirent la sonnette d'alarme et sur le terrain, des journalistes se font accompagner par des vigiles. Une violence qui renvoie à celle perçue par les "gilets jaunes", qui ne se sentent pas représentés dans les médias et ne retrouvent pas ce qu'ils vivent lors des manifestations dans les reportages, souligne Anne-Sophie Novel.

"Tout montage, même en direct, est soupçonné de mentir. Ce n'est pas pour rien que, dans cette contestation des chaînes de télévision, seule RT, la chaîne financée par la Russie, tire son épingle du jeu : elle diffuse en continu de longs plans séquences des événements", analyse le sémiologue François Jost dans la Revue des médias. "On n'a rien fait d'extraordinaire, juste notre travail. Au début les autres chaînes ne faisaient pas attention à eux, nous étions là, on a donné la parole aux gens dans la rue, ça a créé de la confiance", explique la patronne de RT Xenia Fedorova, reconnaissant que les mauvais rapports de la chaîne avec l'Elysée ont pu favoriser l'image de la chaîne auprès des "gilets jaunes". 

"Chaque +breaking news+ est l'opportunité pour une nouvelle chaîne de gagner en réputation", observe-t-elle, indiquant que les "gilets jaunes sont une part importante de notre audience". D'autres médias alternatifs comme Brut, Le Media, Thinkerview ou Vécu sont plébiscités par les "gilets jaunes", tout comme des journalistes militants tels Gaspard Glanz ou David Dufresne, primé aux Assises du journalisme pour son décompte des violences policières.

"Pour ce mouvement qui rejette toute médiation, la caméra est transparente. Elle capte la réalité sans la modifier.(...) N'existe pour ces contre-médias que ce qui est visible du point de vue d'un acteur engagé dans la réalité", décrypte François Jost. "C'est la consécration des réseaux sociaux", estime Vincent Giret. Dans sa rédaction, les journalistes accusent le coup et une cellule de réflexion est montée. Ses conclusions? Diffuser plus de témoignages et être plus transparent, notamment sur les experts interrogés à l'antenne. Des rencontres entre les journalistes de Radio France et le public sont parallèlement organisées chaque mois dans différentes villes, pour "structurer le débat".

La radio s'est également associée avec d'autres médias (La Croix, La Voix du Nord, L'Obs et L'Express) à Reporters d'espoirs et Make.org pour mener une "consultation citoyenne" afin de "restaurer une confiance parfois abîmée, et imaginer ensemble le journalisme de demain". Une initiative similaire sera lancée la semaine prochaine par neuf médias (TF1, Radio France, France TV, France Médias Monde, La Croix, Ebra, Ouest France, La Voix du Nord, 20 Minutes) et la société Bluenove pour favoriser le dialogue avec les journalistes. "Ce sont les prémisses d'une prise de conscience mais il faut aller beaucoup plus loin pour regagner la confiance du public", prévient Anne-Sophie Novel.

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