République dominicaine Quand une guerre d'égos sur fond de valse des millions ouvre les portes du très discret marché des oeuvres d'art d'exception: une série documentaire haletante retrace la saga du marchand d'art suisse Yves Bouvier et du milliardaire russe Dmitry Rybolovlev.
Fruit de cinq ans d'enquête, séquencée en trois épisodes d'une heure et présentée cette semaine au festival Canneseries, "The oligarch and the art dealer" (l'oligarque et le marchand d'art) sera diffusée prochainement sur Arte.
Entre 2003 et 2014, M. Bouvier a aidé M. Rybolovlev, propriétaire de l'AS Monaco, à réunir une collection de tableaux phénoménale pour plus de deux milliards de dollars, parmi lesquels le "Salvador Mundi" attribué à Léonard de Vinci. Mais quand le Russe a accusé le Suisse d'avoir empoché près de la moitié du montant, en plus de ses 2% de commission, un affrontement épique a débuté devant des tribunaux à Monaco, Genève, New York ou encore Singapour.
Ces procédures ont rendu publics "des mails, des SMS, des factures et tant de détails sur leur relation pendant 15 ans dans un monde auquel on n'a jamais accès", explique le réalisateur danois Andreas Dalsgaard, qui avait auparavant enquêté sur le "Salvador Mundi".
Devant sa caméra, Yves Bouvier, en joueur de poker, alterne sincérité, cabotinage, provocation et assume ouvertement. En face, Dmitri Rybolovlev a choisi le silence mais plusieurs de ses plus proches collaborateurs expriment clairement leur colère.
Tous deux sont partis de peu: une société familiale de déménagement pour le Suisse, un diplôme de médecine pour le Russe. Mais le second a profité de la chute de l'URSS pour faire fortune dans la potasse et le premier s'est spécialisé dans le transport des oeuvres d'art, puis leur stockage, en particulier dans le port franc de Genève.
Près d'un million d'oeuvres d'une valeur totale estimée à plus de 100 milliards de dollars sont entreposées dans cet entre-deux où les pièces restent officiellement en transit, placements discrets à l'abri de toute obligation fiscale. Fort de ses contacts, maîtrisant l'ensemble de la filière (expertise, copies officielles, services financiers), le Suisse est devenu l'un des plus grands marchands d'art du monde: pendant sa collaboration avec M. Rybolovlev, M. Bouvier est intervenu sur quelque 800 ventes privées de Sotheby's. Les deux hommes se sont rencontrés en 2002 autour d'un Chagall et très vite l'habile marchand a conquis le richissime collectionneur exilé en Suisse puis à Monaco. Mais dans un monde où vendeurs et acheteurs tiennent à rester discrets, l'intermédiaire a les mains libres.
"J'ai toujours été honnête. J'ai gagné 25 millions sur un Modigliani, où est le problème ? J'ai acheté le tableau, j'ai vendu le tableau. C'est de l'intelligence commerciale", assure M. Bouvier.
"Ils font tous comme moi." La liste s'allonge: un tableau de Klimt négocié 120 millions de dollars et facturé 180 millions à M. Rybolovlev, un Magritte évalué à huit millions de dollars, négocié à 24 millions et facturé 43,5 millions. Et le "Salvador Mundi" négocié 82 millions de dollars en 2013, facturé 127,5 millions, détaille encore le documentaire à partir des documents produits devant les tribunaux. Une guerre sans merci a éclaté quand le New York Times a révélé à l'automne 2014 le prix de vente d'un tableau de Mark Rothko: 80 millions de dollars pour le vendeur, mais M. Rybolovlev l'a payé 176 millions... Fou de rage, le Russe a choisi de revendre l'essentiel de sa collection. Si le Magritte est reparti pour huit millions de dollars, le "Salvador Mundi" a atteint les 450 millions de dollars lors d'enchères historiques en 2017.
Les deux hommes ont finalement conclu à l'automne 2023 un accord confidentiel pour clore les procédures mais la guerre a fait des dégâts. Ainsi, les efforts de M. Rybolovlev pour obtenir que les autorités monégasques poursuivent le Suisse ont provoqué un vaste scandale de trafic d'influence dans la principauté. Quant à M. Bouvier, il est poursuivi pour fraude fiscale en Suisse et doit être jugé à Paris, à une date encore indéterminée, pour avoir vendu à M. Rybolovlev des oeuvres de Picasso que la belle-fille de l'artiste a déclarées volées.
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